Jan Krepelka

Bernard Rappaz: Martyr d'une cause juste ?

Cela serait sans doute amusant d'ironie si la situation n'était pas aussi dramatique. Tout le monde commente l'état de santé critique dans lequel se trouve Bernard Rappaz en s'interrogeant sur la question s'il faut ou non lui laisser la liberté de mourir d'inanition, liberté équivalente à celle de se suicider, au demeurant acquise.

Or, que reproche-t-on à Bernard Rappaz? D'avoir vendu du cannabis, substance controversée car censée présenter un risque pour la santé. Une personne aurait donc la liberté de sauter d'un pont, celle de se laisser mourir de faim en prison, ou même celle de s'enivrer à mort, mais étrangement, ne devrait pas avoir celle d'aller à la ferme de Rappaz lui acheter un coussin de chanvre. Pourtant, quelles que soient les atteintes à la santé du cannabis, elles sont certainement moins radicales que les exemples précités.

Peut-on dès lors considérer l'interdiction du cannabis et la condamnation du chanvrier comme s'inscrivant dans le cadre d'une politique cohérente et conforme à la justice, et donc l'accepter comme nécessaire et légitime? Certainement pas, et c'est ce sur quoi Bernard Rappaz a décidé de porter l'attention.

Henry David Thoreau, écrivain américain luttant notamment pour l'abolition de l'esclavage, notait déjà la légitimité de la désobéissance aux lois dans certains cas: «Il existe des lois injustes: consentirons-nous à leur obéir? Tenterons-nous de les amender en leur obéissant jusqu'à ce que nous soyons arrivés à nos fins — ou les transgresserons-nous tout de suite?» Bernard Rappaz a choisi la dernière option, en assumant ses actes jusqu'au bout, sans feindre des regrets pour espérer la clémence de la «justice». Cela en fait bel et bien un prisonnier politique, ne reconnaissant pas la légitimité de sa condamnation, prêt à risquer sa vie pour défendre une cause qu'il considère comme juste: celle de la légalisation d'un produit qui n'aurait jamais dû être interdit.

Le débat sur les dangers prouvés ou potentiels du cannabis est justifié, mais dans ce contexte hors sujet: c'est une question que peut se poser tout un chacun pour savoir s'il souhaite en consommer ou non, que les parents peuvent se poser avant d'avertir leurs enfants contre ses dangers, que les médecins peuvent se poser pour faire des recommandations ou des prescriptions.

En revanche, c'est un débat qui ne relève pas du droit, un débat qui ne devrait rien avoir à faire avec la politique, laquelle consiste in fine toujours à répondre à la question: dans quels cas est-il justifié d'utiliser la violence étatique? Et non à la question: quel produit est-il recommandable de consommer?

Quelle que soit la dangerosité éventuelle d'un produit pour la santé de celui ou celle qui le consomme, il n'y a aucune justification à l'interdire. S'il est inoffensif, il va de soi que l'interdire est absurde; même s'il est dangereux, comme c'est d'ailleurs le cas pour bon nombre de produits légaux, le consommer relève de la responsabilité personnelle de chacun. Le rôle de la loi en matière de produits potentiellement dangereux doit se borner à interdire les atteintes criminelles à la santé d'autres personnes, et non à examiner ce que chacun fait délibérément de son propre corps.

De plus, l'interdiction d'un produit demandé ne fait que créer un marché noir florissant, avec toute la criminalité organisée et ses conséquences sécuritaires que cela implique, tout en poussant vers des produits plus dangereux, avec des effets moins connus. Paradoxalement, l'interdiction ne fait donc que décupler les risques qui lui servent de justification. L'Etat se montre incapable d'enrayer la consommation, l'attrait de l'interdit l'encourageant parfois au contraire, et empêche une véritable prévention basée sur une évaluation correcte des risques. Dans les Etats encore plus répressifs que la Suisse, la «guerre à la drogue» mène à des incursions de plus en plus drastiques dans la vie privée, sans guère plus de succès dans la limitation de la consommation et des effets dommageables des drogues.

Libérer Bernard Rappaz de la peine absurde à laquelle il a été condamné pourrait apparaître dès lors non pas comme une faiblesse et une entorse au droit, mais au contraire comme un premier pas vers une politique à la fois plus humaine, plus cohérente et plus pragmatique.

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