Jan Krepelka

Pour le libre commerce d'organes

Sauver des vies n'a rien d'immoral, au contraire.

Le 16 septembre sera la «Journée nationale du don d'organes et de la transplantation». Une telle journée et les actions de sensibilisation qui l'accompagneront, comme la distribution de cartes de donneur, vont sans doute contribuer à accroître la compréhension de l'importance du don d'organes et le nombre de donneurs potentiels. Cependant, de telles actions, aussi louables soient-elles, vont elles suffire à ne serait-ce que commencer à réduire sérieusement la cruelle pénurie d'organes?

Alors que de nombreuses personnes meurent faute de transplantation, le développement du commerce d'organes en scandalise plus d'un. Depuis peu, c'est la vente d'organes provenant de condamnés à mort chinois et de pauvres du tiers-monde qui est sous le feu des critiques, ce commerce étant souvent considéré comme immoral et «répugnant». Pourtant, un commerce qui sauve des vies, sans nuire à autrui, peut-il vraiment être qualifié de répugnant?

La vraie morale

La prétendue morale qu'il s'agirait de préserver par l'interdiction de ce commerce s'avère en réalité foncièrement immorale: sous prétexte de protéger le corps des morts, elle condamne des vivants à mourir; sous prétexte de s'opposer à l'aspect commercial de la vente d'organes, elle empêche des donneurs et des receveurs d'améliorer leur condition à tous deux par un échange bénéfique aux deux parties. Interdire de vendre ses organes est une atteinte flagrante au droit de chacun de disposer de son propre corps comme il l'entend. Les principes moraux ou religieux qui s'opposent au commerce d'organes doivent être reconnus pour ce qu'ils sont: des opinions personnelles. Celles-ci doivent être respectées lorsqu'une personne s'oppose au prélèvement de ses propres organes, mais elles ne lui donnent pas le droit d'empêcher d'autres personnes de donner ou vendre leurs organes si elles le souhaitent.

L'interdiction de la vente d'organes ne fait qu'aggraver les problèmes qui lui servent parfois de prétexte, comme l'inacceptable prélèvement d'organes sur des personnes vivantes non-consentantes: un trafic d'organes volés risque bien plus de proliférer lorsque l'offre légale et consentante est artificiellement limitée par les lois. Les chances de succès de la transplantation et les garanties que celui qui a accepté de vendre son organe sera bel et bien payé et pris en charge en cas de problème seraient également meilleures si le marché n'était pas clandestin. La part des intermédiaires, particulièrement critiqués dans le marché noir actuel, diminuerait avec le risque réduit et l'augmentation de la concurrence qu'apporterait un marché légal.

Rien ne s'oppose à l'échange monétaire

D'autres voient le problème dans le fait que ce sont des «pauvres» qui vendent (et vendraient en nombre encore plus grand) des organes aux «riches». Est-ce vraiment scandaleux? Un «riche» ou une personne pouvant obtenir des gains plus facilement ne va pas non plus accepter un métier dangereux ou mal rémunéré: cela ne change rien au fait qu'une interdiction des métiers dangereux mettrait au chômage ceux qui les pratiquent, et loin de l'améliorer, aggraverait leur sort. D'autre part, le coût d'une transplantation étant de toute façon élevé, le prix de l'organe lui-même n'augmenterait que faiblement le coût complet d'un nouvel organe.

Les opposants aux échanges contre argent considèrent le don comme moral et la vente comme immorale, comme si, outre l'argent, il n'y avait aucune forme de coût et de rémunération! Pourtant, le vrai coût de quelque chose ne se résume jamais à son coût monétaire, mais à son coût d'opportunité, c'est à dire à tout ce à quoi l'on renonce pour l'obtenir. Ainsi, un «don» n'implique pas nécessairement qu'aucune des parties n'ait à subir de coûts: risques pour la santé et temps passé à la transplantation, notamment, ne doivent pas être oubliés.

Le mythe de la gratuité

Le mythe de la «gratuité» est encore plus visible dans le cas du don du sang. Celui qui donne son sang doit passer du temps à des contrôles de son sang, puis au don lui-même, subir les désagréments de la piqûre et de le fatigue faisant suite au don, voire un risque pour la santé. Le sang «gratuit» prélevé, par exemple par la Croix-Rouge, peut ensuite être revendu aux hôpitaux, lesquels font à leur tour payer celui qui doit subir une transfusion. En somme, tout le monde a le droit d'être payé, sauf celui qui donne du sang ou des organes permettant de sauver la vie d'autrui! Cependant, si certains donnent malgré tout leur sang ou leurs organes, c'est qu'ils estiment en tirer un bénéfice: le sentiment d'avoir fait un acte de charité ou d'avoir aidé un proche leur suffit comme rénumération.

Une telle rénumération peut être suffisante pour certains, mais à l'évidence pas pour un nombre suffisant de personnes pour répondre à la demande. S'il y a pénurie d'organes, comme c'est le cas actuellement, c'est que l'incitation, monétaire ou non, à donner ses organes, que ce soit après sa mort ou de son vivant, est insuffisante. D'autres incitations sont alors envisagées: aux Etats-Unis par exemple, une association (LifeSharers) encourage à devenir donneur en permettant à ses membres d'avoir la priorité en cas de besoin pour les organes d'un autre membre décédé. Pour les organes provenant d'un donneur vivant, comme les dons en dehors du cercle familial sont rares et qu'au sein d'une famille le don est parfois impossible, certains organisent des réseaux d'échanges (New England Program for Kidney Exchange) permettant d'obtenir un organe compatible en échange d'un autre organe. Un tel système s'apparente ainsi à une sorte de troc. Or, si le troc a toujours été mieux que l'absence totale d'échanges, ce n'est pas pour rien qu'il fut supplanté par la monnaie: l'efficacité de cette dernière pour faciliter les échanges et donc satisfaire les besoins des uns et des autres n'est plus à prouver.

Éviter des morts inutiles

Finalement, un prix monétaire fixé arbitrairement à zéro, que ce soit pour la promesse de céder ses organes après sa mort ou l'offre d'un organe de son vivant, n'a rien de plus moral que n'importe quelle autre valeur. L'interdiction des échanges à d'autres prix s'avère catastrophique en termes de conséquences pour la santé et la vie de nombreuses personnes. Pourquoi dès lors ne pas autoriser le libre commerce d'organes, afin de laisser enfin l'offre égaliser la demande, et éviter des morts inutiles?

Références:

Gary Stanley Becker et Julio Jorge Elías, Introducing Incentives in the Market for Live and Cadaveric Organ Donations (PDF).

Bertrand Lemennicier, « Le refus du système de prix et la pénurie des organes à la transplantation », chapitre 3 de La morale face à l'économie