Jan Krepelka

Sélection des artistes par l'aide sociale?

L'œuvre artistique est-elle un objet marchand ou subventionné? L'artiste, un créateur libre ou un employé étatique? Le mérite du Temps est d'avoir posé les jalons d'une telle discussion ces derniers jours. Les syndicats ont ajouté la prise en charge des contributions sociales par l'Etat au débat. Qu'en penser?

Le délégué à la culture de Vevey plaidait pour des subventions qui «servent à encourager la prise de risque» de la part des artistes. Le représentant de l'Institut Constant de Rebecque, par contre, pense que les interventions de l'Etat limitent l'expression artistique. Ses exemples étaient la Convention de l'Unesco, qui élève les politiciens nationaux en souverains de la culture, les limites européennes (et suisses) imposées aux productions de télévisions étrangères et le prix unique des livres.

Pour y voir plus clair, une réflexion sur l'artiste et son œuvre s'impose. Le XIXe siècle avait inventé l'artiste démiurge, sortant du lot commun, séparé des menues préoccupations et des professions du peuple. Cet idéal de l'artiste de la Renaissance n'a jamais correspondu à la réalité. Ils étaient artistes autant qu'entrepreneurs, consultants, agents. Le mouvement d'avant-garde du début du XXe siècle en est resté à cette fausse interprétation, en y ajoutant le côté dérangeant et la légère folie de l'artiste. L'artiste se proclame artiste et il cesse de travailler à autre chose.

Bien des consommateurs d'art tombent instantanément en admiration béate devant une telle autoproclamation. La différence, l'excès, le saugrenu sont souvent estimés comme signes distinctifs et subventionnables par les comités étatiques.

On voit où je veux en venir: pour moi, l'artiste est un individu comme un autre, il peut mener différentes activités de front. L'œuvre artistique doit combiner l'invention et la perfection, la provocation ne suffit pas. C'est le public qui est l'arbitre et qui juge le contenu artistique, en achetant ou pas. Comment une autorité extérieure à ce niveau de tous les jours pourrait-elle être légitimée pour juger de ce qui est de l'art? On tombe vite dans l'arbitraire, dans le trafic d'influence et, à la longue, dans le rituel stérile. Outre le public, de nombreuses fondations privées se vouent à la promotion artistique. Il est presque impossible, en Suisse, d'échapper à un prix littéraire ou artistique, tant il y a de l'argent dans les fondations.

Je plains certains jeunes auteurs suisses alémaniques qui, après un premier succès foudroyant, se sont déclarés écrivains à plein temps et qui végètent depuis en se rongeant les ongles parce qu'un deuxième succès se fait attendre. Pourquoi ne feraient-ils pas dans l'assurance ou dans le commerce entre-temps? Ils y trouveraient d'ailleurs de nouvelles inspirations.

Les syndicats demandent que l'Etat surveille et, le cas échéant, subventionne les contributions des artistes et de leurs clients dans le domaine des assurances sociales. Ils reprennent ainsi à leur compte l'image de l'artiste pauvre, qui ne fait rien d'autre. Cela débouche directement sur la reconnaissance de l'autoproclamation de l'artiste, le dispensant de tout autre effort marchand.

La spécialiste des assurances sociales qui avançait ces propositions oubliait les garanties du système social suisse. Si une personne a peu gagné dans sa vie active et touche une retraite insuffisante, elle a droit à des rentes complémentaires assez étoffées. L'assurance chômage, par ailleurs, ne doit pas être détournée au seul profit des artistes qui se déclarent «indépendants», comme en France pour les «intermittents du spectacle».

Pour l'instant, aucun indépendant n'y a droit. Si quelqu'un est dans le besoin, il a droit à l'assistance publique, mais celle-ci oblige en douceur les postulants à s'intégrer dans le marché du travail. L'artiste en herbe ne peut y opposer son autodéclaration, car cela reviendrait à créer un privilège spécial ou à reconnaître et à sélectionner les artistes méritants par le biais de l'aide sociale. Quel monde!

Non, l'artiste est libre, et dans une société libre et en plein-emploi, il fera comme tout le monde: il gagnera son revenu par plusieurs sources.